Stefan Zweig – Le Monde d’Hier

Stefan Zweig est un de ces auteurs attachants que l’on rencontre rapidement, notamment a travers ses biographies (Montaigne, Marie-Antoinette, Erasme) et des nouvelles qu’il n’est plus nécessaire de présenter (“Ving-quatre heures dans la vie d’une femme”, “Le joueur d’échecs”). On le rencontre rapidement donc mais il faut attendre d’avoir lu son autobiographie, “Le Monde d’Hier”, avec le soin qu’il a consacré à recréer le tableau de son destin, pour apprendre à véritablement le connaitre.

Cette autobiographie est son ultime effort, et à bien des égards sa plus grande réussite, au soir d’une vie qui a connu des bouleversements d’une portée telle qu’ils en deviennent difficile à imaginer. Il fut citoyen d’un Empire qui a dominé un temps la vie politique et intellectuelle de l’Europe, l’Empire Austro-Hongrois dont, au moment où il débute ce livre, il ne reste plus la moindre trace sur les cartes de géographie.

Le livre commence par nous ouvrir les portes de Vienne et par nous peindre le portrait de cette capitale à la vie culturelle intense, où les écoliers se cachent de leurs professeurs pour pouvoir lire Nietzsche et écrire de la poésie pendant les cours.

Une capitale où une large partie de la vie sociale s’est réorganisée autour de la culture : les théâtres sont pleins, les maisons d’édition se multiplient et les cafés de Vienne sont devenus de véritables institutions que tous les artistes et intellectuels fréquentent. Ce sont des lieux uniques où, pour le modeste prix d’un café, il est possible de rester une journée entière à lire et à écrire, à consulter les journaux qui apportent les nouvelles du monde et à passer des heures à le refaire dans des discussions sans fin.

L’auteur n’oublie pas d’inclure la part d’ombre de cette vie : un ordre social rigide et des archaïsmes puissants apportent leur lot de malheur. Mais l’essentiel se trouve ailleurs, dans un rêve et un idéal d’universalité en train de s’élaborer et qui nous sera transmis sous le nom de “Mitteleuropa”.

Zweig - Travail au bureau

Zweig lui-même occupe une place particulière dans ce rêve. Né dans le milieu juif viennois, un milieu qui tient la culture en si haute estime qu’elle lui donne la première place dans la vie sociale, il se passionne pour cet idéal de fraternité entre écrivains, intellectuels et artistes qui rend tangible pour la première fois l’idée de “culture européenne”.

Dans le même temps, il capte si bien l’esprit de l’époque que ses premières œuvres rencontrent un succès immédiat (à sa grande surprise) et le projette sur le devant de la scène. Il voyage dans les différentes capitales d’Europe et rencontre de grandes figures qui ont façonné l’Histoire mondiale, parmi lesquels on peut citer Theodore Herzl, Rudolf Steiner, Hugo von Hofmansthal, Rainer Maria Rilke,ou encore Sigmund Freud.

Tout le destine à occuper un rôle de premier plan qu’il ne prendra véritablement jamais, créant des tendances littéraires sans vraiment le vouloir, mais il restera un ami et un chroniqueur fidèle de cette haute culture et de ces personnalités marquantes qui le fascinent. De tous, il sera peut-être celui dont la vie aura été la plus inextricablement liée au destin d’une Europe de la culture, qu’il accompagne dans ses plus belles promesses comme dans ses plus graves échecs, jusque dans des événements qui n’auraient jamais dû avoir lieu.

Le plus remarquable reste à quel point ce livre-testament, écrit en exil, au milieu d’épreuves terribles qui marquent la fin d’une époque, est plein d’Espoir. Au moment de poser la plume, il tourne son regard vers le futur et vers ceux qui, dispersés à travers le Monde, sauront relever le rêve dont il témoigne.

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